Hervé à Eugène*
Paris, 1982.
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Je t’aime à travers ce que tu écris. Je t’aime en train d’écrire. J’aime la posture de ton corps à ce moment, j’aime tes cheveux longs et raides, d’une blondeur anémiée, au repos quand tu écris
(ne les coupe jamais), et j’aime ton cou très blanc, et ta nuque, et tes doigts, et même tes pieds, ton assise, ta peau, ta douceur, tout cela passant dans l’immobilité tendue de l’écriture. Je
voudrais m’approcher de ton corps à cet instant-là, le caresser, l’envelopper, et peut-être m’y fondre, intercepter certains mouvements de tes mains sur le papier.
Cela ne me sera certainement jamais donné, car je connais le besoin d’isolement. Je rêve d’une fraternité d’écriture et ce
n’est même pas que cette lettre ait le vouloir de te le faire partager : je suis ton fiancé secret, ton prétendant, et qui aura du mal à se déclarer.
Si l’on me disait, et voilà des imaginations bien enfantines, bien excessives : pour qu’Eugène écrive une page, et
que vous y trouviez votre plaisir au bout du compte, vous devez sacrifier chaque jour une goutte de sang, vous savez comme Eugène est pâle, et comme les couleurs, justement, teintent vivement son
tissu d’écriture, noir luisant des pumas et rose grenu des groseilles, eh bien je n’hésiterais pas, pour que cette page soit comblée au bout du jour, chaque matin au réveil je prendrais une
aiguille pour me percer le doigt.
Je voudrais tisser autour de ton corps, lorsqu’il est pris par l’écriture, tout un réseau d’attentions serviles : retrousser le bas de tes pantalons pour baigner tes pieds et tes
chevilles dans une eau dégourdie où je ferai fondre des bâtons de benoîtes, presser des fruits rouges pour t’en faire boire le jus à la coupe, soutenant ta tête, ma paume contre ta nuque,
t’éventer de mon souffle, baigner le conduit de tes oreilles d’un arôme tiède et délassant, anéantir les bruits autour de toi, pour ta quiétude, ne laisser filtrer que quelques insectes dont le
bourdonnement te charmera, déplier dans le champ de ta vue, lorsqu’elle se relève du papier, et à discrétion, des toiles peintes dont le labeur aura pris mes nuits, l’Afrique, les grands lacs et
les grands fauves, des vols de rapaces, ou de flamants roses, la brise et le vent, l’ouragan produits par des souffleries dissimulées, des outres dans lesquelles j’aurai accumulé toute ma force
musculaire.
Je t’ai dit que je rêve d’une fraternité d’écriture : je rêve d’un espace commun, peut-être cloisonné, peut-être seulement dos à dos et chacun tourné vers une fenêtre (toi côté campagne et
moi côté ville ?), deux chambres parallèles irriguées par une semblable densité lumineuse, un air et des microbes communs, ne faisant que partager les repas et le sommeil, et nous séparant,
chacun vers notre ouvrage, qui aimerait être le filigrane de l’autre…
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Hervé Guibert.
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(*Hervé Guibert à Eugène Savitzkaya, trouvé dans un tas de guimauve romantique in Un siècle de lettres d'amour 1905-2005)